Documents militants
L'indemnisation du chômage au canada
La loi
sur l'assurance-emploi doit être réformée et non pas seulement
assouplie
Un texte de Gaétan Guérard,
conseiller syndical au Syndicat de l'enseignement des Deux Rives (SEDR-CSQ)
6 décembre 2000
Dans la mesure du possible, ce texte est féminisé. L'usage occasionnel
du
masculin comme neutre ne vise pas à exclure le féminin mais plutôt à alléger
le texte".
Notre régime d'assurance contre le chômage est à reconstruire. Ce régime
qu'on a depuis quelques années trompeusement coiffé du titre "
d'assurance-emploi ", non seulement n'assure pas d'emploi aux canadiens en
chômage mais laisse une majorité de chômeurs sans prestations. En voici la preuve
:
Le ratio prestataires/chômeurs (p/c), qui est confectionné à partir de
données de Statistique Canada est un bon indicateur de la couverture offerte
par le régime aux chômeurs . Le niveau de ce ratio est passé de 83% en 1989
à 42% en 1997 . L'état de la couverture de ce régime agonisant est resté
critique mais stable à 42% en 1998. C'est donc dire qu'en 1989, 8 chômeurs
sur 10 avaient droit aux prestations mais que depuis 1997, environ 6
chômeurs sur 10 n'ont pas droit aux prestations. À force de soi-disant
réformes qui ne visaient en fin de compte qu'à démanteler le régime, les
conservateurs et libéraux peuvent dire " Mission accomplie "! Le régime
actuel devrait s'appeler " Assurance minable pour un minimum de chômeurs
seulement; pauvreté assurée pour les exclus".
Pendant ce temps, à la fin de l'année financière en cours, le
surplus
accumulé de la caisse de l'assurance-emploi atteindra la mirobolante somme
de 34,5 milliards $. C'est avec cet argent soutiré aux chômeurs à qui on
refuse des prestations ou qui ne reçoivent que des prestations diminuées
qu'on baisse les impôts. Des baisses d'impôts qui seront les plus élevées
pour les gens les plus fortunés.
Maintenant qu'en est-il de ce projet de loi (C-44) mort au feuilleton
par le
déclenchement des élections qui devait assouplir la Loi sur
l'assurance-emploi? Les principales modifications qui y étaient prévus sont
les suivantes : 1- abolition de la règle d'intensité, 2- modification au
remboursement des prestations, 3- amélioration de l'admissibilité pour
certains les parents qui réintègrent le marché du travail, 4- indexation
éventuelle du maximum de la rémunération assurable et, 5- réduction du taux
de cotisation. Voyons ces modifications de plus près, une par une :
1. ABOLITION DE LA RÈGLE D'INTENSITÉ
Selon les termes du document d'information gouvernemental, " la règle
d'intensité a été adoptée dans le but de dissuader les gens de recourir de
façon répétée à l'assurance-emploi, en réduisant le taux de prestations des
prestataires fréquents. Cette règle s'est révélée inefficace. ". En effet,
c'est comme si on avait cru qu'en punissant les travailleurs saisonniers le
travail saisonnier lui-même allait disparaître. Avec cette mesure, le taux
de prestations qui est normalement de 55% pouvait être réduit jusqu'à 50%.
Le même document constate que cette mesure " a eu une incidence punitive non
intentionnelle "! Disons simplement que le côté punitif de cette mesure
était déjà évident avant même son entrée en vigueur en 1996. Il est plutôt
difficile à croire que cela ait pris tout ce temps pour que quelqu'un au
parti libéral s'en aperçoive! Bref, cette mesure n'aurait jamais dû voir le
jour et c'est la moindre des choses de la faire disparaître. Soulignons en
passant que cette modification à la loi ne permettra pas à un seul chômeur
de plus d'avoir droit aux prestations.
2. MODIFICATION AU REMBOURSEMENT DES PRESTATIONS
Avant que la Loi sur l'assurance-emploi n'entre en vigueur en 1996, un
prestataire ne devait rembourser des prestations (lors de sa déclaration de
revenu annuelle) que lorsque son revenu dépassait 1,5 fois le maximum annuel
assurable. Par exemple en 1995 le montant maximum assurable atteignait 42
380 $. C'est donc à partir du moment où le revenu d'une personne dépassait
63 570 $ qu'elle devait rembourser une certaine partie des prestations
qu'elle avait reçues.
En 1996, la Loi sur l'assurance-emploi vient modifier le montant
à partir
duquel des prestations doivent être remboursées. Ce sera dorénavant 1,25
fois le maximum assurable, mais le maximum assurable est abaissé à 39 000 $
et gelé pour 5 ans. Le montant à partir duquel des prestations doivent être
remboursées passe donc de 63 570 $ en 1995 à 48 750 $ en 1996. On ajoute
également une autre mesure punitive : si une personne touche fréquemment des
prestations, c'est à partir de 39 000 $ qu'elle aura à rembourser des
prestations. On pénalise donc plus particulièrement encore les travailleurs
précaires et saisonniers.
Est-ce que le projet de loi C-44 ramène le facteur 1,5 à partir
duquel des
prestations doivent être remboursées? Non, il maintient le facteur à 1,25
soit 48750 $ mais il abolit la mesure punitive qui obligeait les
prestataires fréquents à rembourser à compter de 39 000 $ et écarte le
remboursement de prestations spéciales (maladie, maternité ou parentale). Le
projet de loi C-44 ne fait qu'éliminer une partie de cette mesure qui
n'aurait jamais dû exister. Le plus important est que cette mesure ne
s'applique qu'aux personnes qui ont pu être admissibles aux prestations. Les
6 chômeurs sur 10 qui n'ont pas droit aux prestations sont toujours exclus
du régime.
3. AMÉLIORATION DE L'ADMISSIBILITÉ POUR CERTAINS PARENTS
QUI RÉINTÈGRENT LE
MARCHÉ DU TRAVAIL
Depuis 1979, la Loi sur l'assurance-chômage discrimine fortement les
nouveaux arrivants sur le marché du travail. Qu'il s'agisse de jeunes qui
trouvent un premier emploi à la fin de leurs études, d'immigrants qui
occupent leur premier emploi au Canada ou de femmes qui font un retour au
travail après avoir passé un an ou plus auprès de leurs enfants. Dans la loi
actuelle, toutes ces personnes doivent avoir travaillé au moins 910 heures
pour avoir droit aux prestations ordinaires alors que pour les autres
travailleurs, il en faut entre 420 et 700 selon le taux de chômage régional.
Cette discrimination est dénoncée depuis plusieurs années. Le
projet de loi
prévoit éliminer cette discrimination . mais seulement à l'égard des parents
qui reviennent sur le marché du travail après avoir reçu des prestations de
maternité ou parentales dans les 4 dernières années. Et les jeunes? Et les
immigrants? Et les femmes qui ont eu des enfants sans avoir droit aux
prestations de maternité parce qu'elles n'avaient pas travaillé assez
d'heures?
Au lieu d'éliminer à la source cette discrimination en appliquant
la même
règle d'admissibilité pour tous, soit de 420 à 700 heures, le gouvernement
donne un petit bonbon à certains parents. C'est la seule mesure qui a un
très léger impact sur l'admissibilité aux prestations de personnes qui sont
exclues avec la loi actuelle.
4. INDEXATION ÉVENTUELLE DU MAXIMUM DE LA RÉMUNÉRATION ASSURABLE
Le montant maximum de la rémunération assurable fixe à la fois le maximum de
la cotisation des travailleurs et des employeurs, le taux de prestations
maximum que peut recevoir une ou un prestataire et le montant à partir
duquel une personne doit rembourser des prestations qu'elle a reçues. Avant
1996, le montant maximum assurable était déterminé par la loi et révisé à
chaque année pour tenir compte des augmentations réelles de salaire perçues
par l'ensemble des travailleurs canadiens. À partir de 1996, on gèle le
maximum assurable à 39 000$ pour les 5 prochaines années. Comme on l'a vu
plus haut, le gel de ce montant affecte un nombre grandissant de
travailleurs qui doivent rembourser des prestations qu'ils ont reçues de
plein droit. De plus, le montant maximal sur lequel un travailleur paie sa
cotisation à l'assurance-emploi n'augmente plus mais le taux de prestations
auquel il a droit s'il est en chômage n'augmente pas non plus. Peu importe
l'augmentation du coût de la vie. Ce qui constitue un appauvrissement des
chômeurs.
Si l'ancienne loi avait continué de s'appliquer après 1996,
le montant
maximum assurable serait rendu aujourd'hui à près de 45 000 $ puisqu'il
était déjà à plus de 42 000 en 1995. Ce qui veut dire un taux maximum brut
de prestations autour de 475 $ par semaine au lieu de 413 $ avec la loi
actuelle. À la place, le gouvernement préfère baisser les impôts de tous et
ce en pourcentage, ce qui fait que celui ou celle qui gagne 100 000 $ a
droit à une plus grande baisse d'impôt que celle ou celui qui gagne 40 000 $.
Le projet de loi C-44 prévoit une éventuelle indexation du maximum
assurable
lorsque le salaire moyen dans l'industrie atteindra et dépassera 39 000 $.
Quand sera-t-il indexé? On ne sait pas. De toute façon c'est insuffisant, il
faudrait l'indexer soit selon l'ancienne formule ou minimalement selon le
coût de la vie et ce, rétroactivement à compter de 1996. Encore ici, il n'y
a rien dans cette mesure pour favoriser qu'un plus grand nombre de chômeurs
aient droit aux prestations.
5. RÉDUCTION DU TAUX DE COTISATION
Le projet de loi C-44 qui, rappelons-le est mort au feuilleton, prévoyait
que le taux de cotisation serait réduit de 15 cents passant de 2,40 $ par
100 $ de rémunération en 2000 à 2,25 $ en 2001. Qu'à cela ne tienne, le 1er
décembre, la Commission de l'assurance-emploi a fixé le taux de cotisation
pour 2001 à 2,25 $.
Le gouvernement évalue cette réduction dans les cotisations
qu'il perçoit à
1,2 milliards. Cela semble beaucoup mais c'est minime dans la mesure où le
régime accumule des surplus de l'ordre de 7 milliards par année depuis 5
ans. D'ailleurs cette baisse ne représente que 1,12 $ par semaine pour un
travailleur qui gagne 39 000 $ ou plus par an. C'est pour les employeurs que
la baisse est plus visible en multipliant cette baisse par 1,4 (le taux de
cotisation patronale) et par le nombre d'employés.
S'ils avaient à choisir entre l'assurance d'avoir droit aux
prestations
advenant le chômage ou une baisse minime de cotisation, une grande majorité
de travailleuses et de travailleurs choisiraient l'assurance d'avoir droit
aux prestations. En effet, avec la mondialisation et tout ce qu'elle
entraîne, bon nombre de travailleurs sont des chômeurs en sursis. Il ne faut
pas oublier qu'il s'agit d'une assurance sociale. La répartition du coût du
régime sur le plus grand nombre (même celles et ceux qui détiennent une
sécurité d'emploi à vie) permet de garder bas le coût d'un régime
d'assurance contre le chômage. Encore faut-il que les cotisations qui sont
prélevées sur nos payes servent à payer des prestations aux chômeurs. Ce
n'est plus le cas et ce ne sont pas les cotisations qui sont en fautes mais
les contre-réformes gouvernementales qui ont dénaturé le régime.
CONCLUSION
Pendant la campagne électorale, Jean Chrétien a fini par admettre que la
réforme de 1996 était une erreur et promettait des améliorations puis, à la
toute fin de la campagne n'admettait plus cette erreur. Par ailleurs, la FTQ
a soutiré un engagement ferme de Messieurs Gagliano et Coderre pour que le
régime soit modifié dans le sens des revendications syndicales. Soit! Il
faut maintenant agir et le projet de loi C-44 n'est absolument pas la
solution.
En effet, sauf la timide mesure concernant l'admissibilité des
parents qui
ont été à l'écart du marché du travail, il n'y a rien dans ce projet de loi
pour améliorer le sort des 60% de chômeurs qui sont actuellement
inadmissibles aux prestations. À défaut de procurer à tous un emploi
rémunérateur et à moins de sombrer dans la barbarie, notre société doit
soutenir financièrement les chômeurs. Le taux de chômage est relativement
bas depuis un certain temps. Malgré tout, cela représente un grand nombre de
personnes, de familles qui sont touchées de près par le chômage et le grand
manque à gagner qui va de pair avec cette situation. Prenons par exemple
1999, Statistique Canada y évalue le taux de chômage annuel moyen à 7,6%.
Cela représente tout de même près de 1,2 millions de chômeurs à la grandeur
du pays. Pourquoi seulement 40% d'entre eux devraient-ils avoir aux
prestations?
Même en période de récession économique, le gouvernement n'était
pas
justifié d'aller chercher de l'argent dans les poches de celles et ceux qui
en ont le moins en s'attaquant aux chômeurs plutôt qu'au chômage. Mais
maintenant, ce surplus de 34,5 Milliards doit servir à ce pourquoi il a été
perçu, c'est à dire soutenir financièrement les chômeurs. Il faut rétablir
une loi qui joue pleinement son rôle de protéger l'ensemble des chômeurs.
Toute autre utilisation constitue un détournement de fonds!.
Parallèlement, il faut s'attaquer au chômage. On ne peut se
satisfaire d'un
taux de chômage de 6 à 8%. Un régime d'assurance généreux contre le chômage
ne coûtera vraiment pas cher dans une société qui se soucie de garder le
taux de chômage à un niveau très bas.
Voici la liste des modifications essentielles pour un véritable
régime
d'assurance contre le chômage :
1. Faciliter l'admission aux prestations ordinaires en abaissant
le nombre
d'heures requis de façon à ce qu'au moins 90% des chômeurs soient
admissibles aux prestations.
2. Éliminer toute discrimination à l'endroit des femmes, des
jeunes et des
immigrants en appliquant un seul critère d'admissibilité aux prestations
ordinaires.
3. Augmenter le taux de prestations à 75%.
4. Augmenter la durée des prestations.
5. Inclure les travailleurs autonomes dans le régime.
6. Abolir le délai de carence de 2 semaines. Nous n'avons pas
besoin de
l'équivalent d'un " déductible " dans une assurance sociale. La perte
d'emploi est en elle-même un " sinistre " suffisant.
7. Faciliter l'admissibilité aux prestations spéciales (maternité,
parentales et maladie) en réduisant le nombre d'heures à 300.
8. Que le gouvernement fédéral permette aux provinces de se
doter d'un
régime amélioré de prestations de maternité et parentales et qu'il contribue
au financement en retournant aux provinces au moins les sommes qu'il
consacre déjà aux prestations parentales.
9. Éliminer l'exclusion totale des prestations lors de départ
volontaire. La
jurisprudence en la matière démontre que la très grande majorité des
travailleuses et travailleurs qui quittent leur emploi ont des raisons
valables de le faire et qu'une exclusion de 3 semaines est suffisante comme
désincitatif au départ volontaire.
10. Indexer le maximum de la rémunération annuelle assurable.
11. Mettre la caisse de l'assurance-chômage à l'abri du gouvernement.
12. Réduction des cotisations. Seulement si après avoir appliqué
les mesures ci-haut, le surplus dépasse le niveau de ce que serait une réserve juste
pour les périodes de récessions.
Notes
1- Quoiqu'il surestime la couverture pour deux raisons : 1- en
comptant dans
son numérateur (p) des prestataires qui travaillent un peu tout en touchant
des prestations alors que ces personnes sont exclues de la catégorie des
chômeurs du dénominateur (c);
2- le nombre de chômeurs est sous-estimé par la définition de
"chômeur" de
Statistique Canada. Ce ratio a été discrédité dans une recherche de DRHC
commandée par Pierre Pettigrew, qui était ministre du chômage à l'époque. Le
chercheur de DRHC, qui bizarrement a gardé l'anonymat, a produit une
recherche biaisée pour arriver aux conclusions recherchées par le ministre.
C'est ce que j'ai eu l'occasion de démontrer dans un travail de recherche
universitaire où j'arrive plutôt à la conclusion que le ratio p/c est un
indicateur valide de la couverture offerte par le régime aux chômeurs.
3- Il existe une mesure encore plus précise de la couverture
du régime si on
prend comme numérateur le nombre de prestataires ordinaires " sans gains "
au lieu du nombre de prestataires ordinaires. Le régime permet qu'un
prestataire puisse toucher des prestations d'assurance-emploi tout en
touchant un salaire qui ne dépasse pas 125% du taux de prestations. Ces
prestataires qui peuvent très bien se considérer en chômage même s'ils
occupent un petit emploi souvent partiel ou temporaire ne sont pas comptés
dans la catégorie des chômeurs. Pour être cohérent, il faut donc les
soustraire également de la catégorie des prestataires, d'où la catégorie des
prestataires sans gains. Les niveaux du ratio prestataires sans
gains/chômeurs étaient de 74% en 1989 et 37% en 1997.
___ _____________________________________
|